La Route du Rock #28, édition 2018


À l’occasion de sa 28ème édition, du 16 au 19 août 2018, adscite est allé à la rencontre de François Floret, directeur du festival de la Route du Rock, qui a su nous présenter le plus fidèlement possible l’ADN du festival qui accueillera cette année Etienne Daho, Phœnix, Patti Smith, Ariel Pink, Nils Frahm ou encore Charlotte Gainsbourg. Playlist et interview à découvrir ci-dessous.

Quelle est la genèse artistique de la Route du Rock ?

À l’origine du festival, il y a une association, Rock Tympans, qui a été créée par Franck Roland, en 1986, pour défendre les musiques New Wave et Cold Wave. Très vite, Franck a souhaité reprendre en main une antenne radio sur le déclin. C’était l’émergence des radios libres en France, une période riche d’initiatives. Le but de cette reprise était de poursuivre le travail entamé avec l’organisation de concerts, en plus fort. Avoir une radio permettait de bien plus faire entendre sa passion. Ainsi, la genèse de l’identité artistique de la Route du Rock se situe dans ce souhait de promouvoir des scènes underground. Ce postulat de départ a entraîné mon arrivée au sein de la station comme animateur.

Un jour, lors d’une émission, nous avons reçu un malouin qui venait présenter le groupe Little Nemo. Ce dernier s’inscrivait dans une nouvelle tendance de la New Wave qui s’était autoproclamée Touching Pop, une sorte de pop romantique à la française. En nous présentant le groupe, ce cher malouin nous a proposé d’aller plus loin et d’organiser un concert à Saint-Malo. Il savait que sur Rennes les Trans Musicales prenaient déjà beaucoup de place, voilà pourquoi il nous a proposé Saint-Malo, ville qui de plus avait une volonté politique et culturelle favorable à ce genre d’aventures. C’est ainsi qu’en hiver 1991 le festival de la Route du Rock est né. À l’époque notre identité artistique était un peu bancale. Nous souhaitions mettre en avant nos goûts, mais nous savions également que cela n’était pas assez rassembleur sur un festival. La première année a été un mélange de musiques New et Cold Wave, et de chanteurs français rock. Pour la seconde édition en 1992, nous avons crée une identité très précise pour le festival, de manière assez artificielle, pour se démarquer de la concurrence. Franck est parti du fait que Saint-Malo entretenait des liens particuliers avec le Canada. Il s’est dit que cela serait intéressant de faire quelque chose autour de la francophonie du rock. Nous avons donc invité des groupe français, suisse, québécois et belges. Ce projet était assez racoleur politiquement, mais nous ne nous y sommes pas vraiment retrouvé. Les propositions n’étaient pas nécessairement très intéressantes, le seul prétexte était de chanter en français. C’est à partir de la troisième édition que nous retrouvons l’identité définitive de la Route du Rock. Nous avons décidé de nous faire confiance et d’aller là où nous voulions nous rendre artistiquement. Lors de ce festival, Dominique A a donné l’un de ses premiers concerts en festival. Ce live fut quelque chose de fondateur pour la Route du Rock. Les festivaliers devant ce type seul, derrière son micro et son Bontempi, sont restés hallucinés.

Parler de Dominique A est intéressant car il souligne un axe du festival : la fidélité à et de certains artistes. Pourquoi cette volonté de présenter plusieurs fois les mêmes propositions ?

Dominique A est un très bon exemple, jusqu’à récemment il détenait le record de passage au festival. Il a été détrôné par les canadiens de Suuns. Néanmoins, Dominique A est programmé pour notre prochaine session de la Route du Rock hiver, ainsi il va revenir égaliser son titre. D’ailleurs, ce tôlier a écrit la préface du livre sur le festival. Après, pour la question de « pourquoi de groupes récurrents ?« , le festival arrive à sa vingt-huitième édition cette année, par défaut en près de trente ans il était totalement logique de retrouver des propositions plusieurs fois. Puis nous n’allons pas nous priver d’inviter plusieurs fois un même artiste si son travail est régulier et qualitatif. C’est comme tomber sur un album et le réécouter encore en encore sans se lasser. Tant qu’il y a de l’intérêt et de la singularité nous inviterons. Nous ne souhaitons pas tomber dans un certain snobisme du « lui c’est déjà fait, passons à autre chose« .

Je pense au LCD Soundsystem, un groupe rare, que la Route du Rock s’est payé le luxe d’avoir plusieurs fois. D’autres propositions sont presque des exclusivités nationales, parfois même européenne. Le routing de vos artistes doit être particulier, comment faites-vous pour gérer cela ?

Je pense qu’avec le temps, les agents et labels nous connaissent par cœur. Puis peut-être que nous mettons plus de pression pour obtenir exactement ce que l’on souhaite. Et surtout, nous avons la chance de bénéficier d’une très belle réputation auprès des artistes. C’est comme cela que nous pouvons inviter quelqu’un comme Ariel Pink, qui connaît déjà le festival en hiver, et sait avec quels autres types de propositions il va se retrouver en été. Il connaît notre cohérence et a très bien compris que nous défendons la musique indépendante avec passion. Puis soyons honnêtes, parfois nous devons être les seuls à inviter certains groupes. Cela a un coût, quand un artiste vient pour nous uniquement, nous sommes les seuls à devoir tout financer, aucun autre festival ne viendra nous épauler dans les frais de voyages, d’hébergements, etc. Ainsi, pour venir à la Route du Rock, certains artistes coûtent le double que pour une date en tournée. Mais c’est une concession que nous faisons avec plaisir. C’est notre force, notre ADN. Nous souhaitions avoir une belle programmation cohérente et passionnée.

MGMT à la Route du Rock 2008

MGMT à la Route du Rock 2008

La programmation de la Route du Rock c’est aussi du flair. Beaucoup de groupes passés par chez vous sont maintenant des têtes d’affiche, voir d’énormes têtes d’affiche. Comment se passe votre curation musicale ?

Nous avons le mérite de prendre des risques, et à partir de là nous avons plus de chances de tomber sur de belles découvertes. Le travail de recherche est effectué par notre directeur artistique, Alban Coutoux. Il épie les blogs spécialisés, parcoure la presse, voyage ci et là, visionne des live, assiste à des concerts. Bref, il écume lors de ce gros travail de recherche. De plus avec Alban nous avons une compatibilité musicale proche de 90%. Ça facilite la donne. Puis, il ne faut pas nier l’importance des propositions faites par les agents. Ils savent ce que nous aimons ou non, et arrivent toujours avec de beaux projets. Enfin, la dernière étape est de programmer avec le cœur et les tripes. C’est aussi con que cela, il n’y a pas d’autre calcul. Certains nous diront : « oui mais il faut bien des têtes d’affiche pour rentabiliser le festival« . Certes, mais nous pouvons choisir des têtes d’affiche dans notre ADN – et s’il faut y mettre le prix, ça sera fait.

La Route du Rock, avec sa programmation indépendante et gaiement qualitative, n’a-t-elle pas l’impression de lutter contre des géants parfois ?

Pour être honnête, je ne regarde pas trop ce qui se passe autour chez la concurrence. Et certains festivaliers de la Route du Rock pourraient nous accuser de faire comme d’autres festivals en invitant cette année Etienne Daho, Phœnix, Patti Smith ou encore Charlotte Gainsbourg. Pour moi tout est relatif. Après nous n’inviterons pas, comme beaucoup, Orelsan simplement parce qu’il fait une grosse tournée et cartonne. À la Route du Rock nous n’avons pas l’impression d’être David contre Goliath car nous ne luttons contre personne. Nous faisons notre programmation à nous, pour nos festivaliers. J’aime dire que nous sommes le plus petit des grands festivals. Comme les gros, nous avons de bons services, une bonne sécurité, plusieurs scènes, des timing très bien géré, et pourtant nous gardons une jauge à 12.000 festivaliers par soir. Ce qui permet, en jouant un peu des coudes, de pouvoir être juste en face d’une légende comme Patti Smith, et non à deux cents mètres avec une foule devant nous. À la Route du Rock nous ne sommes pas pollués par le côté industriel de certains gros du secteur.

La Route du Rock ce n’est pas que de la musique, et ce n’est pas que payant. Pouvons-nous revenir sur les à-côtés du festival ?

Oui, il y a des choses à voir sur scène. Charlotte Gainsbourg vient avec sa superbe scénographie, comme Etienne Daho et Nils Frahm. Malheureusement, Phœnix n’aura pas sa grosse scène avec les écrans au sol. Et, d’autres choses existent également en parallèle du festival payant. Ces à-côtés permettent au festival d’étendre son univers plus largement, sur d’autres médium. Ils offrent également aux artistes une plus large scène d’expression. Etienne Daho sera donc en concert au festival, mais il n’est pas qu’un chanteur, c’est aussi un formidable photographe. Ainsi, nous présentons à la Tour Bidouane, dans l’intramuros de Saint-Malo, une sélection de clichés réalisés par l’artiste. Le samedi, nous présenterons, en exclusivité mondiale, le film Horses de Patti Smith, dont les droit sont détenus par Apple. C’est Patti, en personne, qui est allé réclamer les droits pour le festival. Nous avons une chance folle. La cerise sur le gâteau est que Patti Smith sera présente lors de la séance.

Sinon, nous organisons également, tous les jours, avec notre partenaire Arte, des concerts gratuits – Topper Harley, Chevalrex, Marc Melià, Forever Pavot – sur la plus belle plage de Saint-Malo. Celle de Bon-secours. Elle est sublime, un panorama dingue sur Dinard, une piscine d’eau de mer, et une île, accessible à marée basse, qui abrite le tombeau de Chateaubriand. L’ambiance est très cool. Enfin, le dimanche nous organisons une journée un peu sport, en partenariat avec le Stade Rennais, dont je suis un grand fan. L’ambiance y sera bon enfant, avec des tournois de foot, de rugby, de volley, ou encore de balle au prisonnier.

La Route du Rock a une particularité très forte, et opposée à de nombreux festival. Vous êtes dans une ville, qui plus est une importante station balnéaire. Cela ne vous complique-t-il pas la vie ?

Cette particularité n’est pas complexe, mais frustrante. Saint-Malo est une grande destination touristique en France et en Europe, ainsi nous sommes un peu noyés dans le pic de touristes de la côte d’émeraude, qui se fait extrême lors du festival. Forcément, l’impact de la Route du Rock est un peu dilué dans tout ce monde affluant. C’est difficile de prouver pour nous que notre influence sur l’économie de Saint-Malo existe, malgré notre programmation pointue. D’ailleurs nous avons le projet de mettre en place une étude d’impact économique avec la société GECE, qui s’est chargé de celles pour les Trans Musicales de Rennes, ou encore pour les Vieilles Charrues de Carhaix. Cette étude permettra d’aller chercher d’autres mécènes et partenaires privés, à défaut de travailler avec l’État qui se désengage de plus en plus de la culture.

Nous sommes conscients d’être plus cher que la moyenne. Pour le moment, nous savons que notre fréquentation est basée sur des CSP+, qui viennent de partout. Notre public a un pouvoir d’achat plus important que la moyenne, ce qui lui permet de se payer un billet, mais également de dépenser sur le site du festival, car pour rester indépendant, nous avons besoin de dynamiser notre économie. Pour préciser, je peux dire qu’un tiers du public vient du très grand ouest, un autre tiers de Paris et un dernier tiers de nos proches historiques en Suisse, Belgique et Royaume-Uni.

Question bateau et méchante : quels sont les concerts à ne pas rater cette année à la Route du Rock ?

C’est compliqué, mais à titre personnel je suis enchanté de retrouver, le jeudi, The KVB, leur dernier album est exceptionnel, beaucoup moins dark et plus New Order dans l’esprit. Le vendredi, évidemment Etienne Daho, dont je suis très fier. Brian Jonestown Massacre, ce qui n’est pas rien. Aussi The Limiñanas et Föllakzoid. Le samedi, la fin sera très dansante avec Ellen Allien et Veronica Vasicka. Juste avant Nils Frahm offrira un moment très féerique, presque religieux, mais pas seulement, il y aura aussi de la puissance. Patti Smith, le grand moment de la soirée avec une icône historique. Et il ne faudra pas rater le fou furieux Ariel Pink. Enfin, le dimanche, Phoenix pour leur punch pop. Charlotte Gainsbourg, créatrice d’un des plus beaux albums de l’année. Aussi Protomartyr, autre grand album de 2018, mais ici bien plus punk. The Lemon Twigs, des artistes qui méritent leur buzz, avec une énergie foutraque géniale.

Remerciement : Rock Tympans / La Route du Rock

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