Siboy, le rappeur mi-sale mi-saint


À l’occasion de la sortie de son album Spécial, le trap rappeur Siboy, produit par Booba, se livre à adscite. Sous la cagoule, nous découvrons un jeune homme humble, très rieur, et presque timide. Une attitude qui contraste avec l’imagerie sombre et violente de l’auteur de ces mots :
« Dans nos cœurs il fait froid
Dans nos cœurs il fait noir
Bon qu’à faire du sale
J’suis bon qu’à faire du sale »

Commençons par l’actualité. Ton album Spécial est sorti fin juin, qu’elles sont les retombées ?

Les retours sont plutôt positifs. C’est très encourageant pour la suite. Tu sais, malgré le nombre de vues de mes clips, j’avais le trac, un gros doute. J’avais peur d’être passé à côté de mon public. À quelques jours de la sortie, ça devenait très flippant. Je me demandais si ma place était légitime, si mes sons, ceux que j’aime, allaient plaire à mon public et aux autres. C’était une guerre d’égo en solo. Quand je bosse, je fais seulement et simplement ce que je kiffe. Mais dès que les trucs sont enregistrés, que je sors du studio avec tout en boite prêt à être dévoilé, aïe. Le doute s’installe, l’appréhension de ce que les gens vont penser me fait stresser. Pourtant, quand je taffe, je taffe ! Je ne me pose pas de question et je fonce.

Tu as bossé l’album en fonçant ? Comment l’as-tu préparé ?

Pendant un an j’ai testé un tas de trucs différents. L’année a été très productive en terme de rencontres, d’expériences et de sons. Pour Spécial, qui est mon véritable premier album, j’ai fait une sélection en mode best-of de mes meilleurs sons. Le disque regroupe mes titres les plus lourds. Enfin pas forcément les meilleurs mais ceux qui me plaisaient le plus au moment de la sélection. J’ai monté ça à l’instinct avec pour objectif que les titres s’enchaînent sans se ressembler. Les auditeurs apprécieront ou pas, moi je voulais tenter le truc. Chaque track a son univers, son délire propre, pour ne jamais avoir l’impression d’entendre deux fois le même morceau. Par exemple, le son Mobali, avec Damso et Benash est plus léger, assez dansant, plus club quoi. Alors que Al Pacino est plus sale, plus sombre.

Ah ouais… L’album ne compte que des inédits. Sauf deux titres sortis en avance pour la promo, avec les clips, mais ils restaient des inédits de base.

Le fait de varier les styles c’est par peur de l’ennui ?

Ouais, et plus que ça, c’est surtout par conviction personnelle. Je n’aime pas refaire la même chose plusieurs fois, ça me fait chier. Et j’ai pas envie de me caser dans un style, c’est flippant ces histoires de style. Après, tu te retrouves enfermé dans un truc. Si un jour ça ne te correspond plus, t’es niqué. Tu fais de la trap, tu restes dans la trap sinon ton public ne te suit pas. Moi mon style c’est le Siboy, je suis tout-terrain. (rires)

Tout-terrain comme tes voix qui s’adaptent aux différents morceaux. Du coup, tu bosses ça ou tu fonces ?

Les voix viennent naturellement, à l’instinct, quand j’écoute une prod. C’est le son qui dirige la voix, en écoutant la prod je sais quels flow et quelles intonations choisir. Ouais, la prod dirige le délire.

Parfois, quand je pose sur un son, je m’arrête en cours, et pour m’amuser, pour me faire autokiffer, je change mes voix. Et quand ça passe, c’est génial. Je bosse vraiment en mode laboratoire. Je teste des trucs, parfois ça passe, parfois ça casse, mais quand ça passe, c’est ouf. (rires)

Si tu taffes en mode labo tu as sûrement beaucoup de titres laissés sur le côté, hors de Spécial. Je me trompe ?

Ouais, sur le côté est le bon terme, ils ne sont pas foutus à la poubelle quoi. Comme je te le disais, j’ai sélectionné les quinze titres de Spécial en fonction de mes goûts à un moment précis. Mais il me reste un tas de sons déjà faits, non inclus dans l’album, que je kiffe quand même. J’en trouve certains bien lourds, ils pourraient possiblement être dans un futur album ou un autre projet.

Nous n’avons pas parlé de tes textes. Tu y vas à l’instinct également ?

À l’inspiration instantanée ! (rires)
Après, j’ai un stock de punchline déjà écrites que je garde près de moi. Quand je trouve une de mes impros assez pauvre, molle, sans fond trippant, je balance alors mes petites punchline préparées en avance. Elles sont là pour me rassurer et venir parfois donner du relief à certains textes instinctifs un peu plats. Elles viennent injecter de l’humour ou de la noirceur, au choix.

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Humour et noirceur. Être aussi drôle que sombre, c’est un peu le personnage Siboy en deux mots. Tu en penses quoi ?

Exactement ! (rires) C’est carrément moi ! Je suis imprévisible et ça s’entend bien dans l’album. D’ailleurs, je dis plusieurs fois dans Spécial que je suis lunatique. Ça me fait marrer de balancer un morceau très sale et bien violent, puis de me calmer d’un coup sur le suivant. Le public qui écoute se demande ce qui s’est passé pendant ce laps de temps. (rires) Genre : « mais pourquoi il s’est calmé lui ? » (rires) J’adore ça, c’est très humain comme comportement. Un jour tu rigoles, le lendemain tu pleures. Un jour tu fais la fête, le lendemain c’est la défaite. Ouais, c’est très humain.

Dans Hitch, un morceau bien violent de Spécial, tu fais ton intro en disant : « Salut chérie Coco, moi j’m’appelle Marabout. C’est pas de ma faute, c’est pas de ma faute bitch » puis tu poursuis par une doublette redondante de : « Fuck négro snitch. » Marabout c’est ton double vénèr ?

Marabout c’était mon blase de beat-maker. Ce nom m’a toujours fait sourire dans la bouche des autres. Cette intro a un côté schizophrène, je m’y parle à moi-même. Enfin non, je parle à un autre moi, un moi fictif. Je joue avec ce duo. D’ailleurs, en parlant de blase, dans les ambiances de mon album on peut entendre mon véritable prénom. Mais là, je ne vais pas trop m’avancer, ça doit rester un mystère.

Marabout le beat-maker, ce passé n’a-t-il pas influencé la méthodologie de travail de Siboy le rappeur ?

Cela m’aide dans mon approche des prod que l’on m’envoie. Dès la première écoute, je sais si le truc aura besoin que l’on accélère telle séquence, ou que l’on rajoute du kick pour rendre le tout moins monotone. Sur mes prod, ou celles des autres, quand arrive le moment où je dois poser ma voix dessus, je l’imagine comme un instrument. La voix doit s’ajouter en harmonie à l’ensemble. Tu vois, avec ma voix je m’amuse comme un musicien viendrait improviser sur un morceau de son groupe préféré.

Bon, il est temps de parler de cette cagoule. Imagerie, protection ou simple délire ?

Protection ! Je ne suis pas sûr d’assumer de montrer mon véritable visage. La starification me fout mal à l’aise. Je ne suis pas encore prêt, un jour peut-être, mais pas pour le moment. Du coup, cagoule sur la tête. Après, je ne vais pas te dire que jamais je ne montrerai ma tête. Il ne faut jamais dire jamais, et surtout, ma carrière va évoluer. Pour le moment rester sous la cagoule me convient.

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Tu dis être peu à l’aise avec la starification, c’est drôle pour quelqu’un qui a été repéré par Booba. Tu es signé sur son label, 92i, alors que le mec est la star européenne du Hip Hop. Comment travaillez-vous ensemble ?

Booba m’apporte de nombreux conseils. Il a derrière lui une carrière de malade et il a devant lui une carrière de malade. À ça tu ajoutes son oreille musicale très pro et c’est parfait. Je suis très attentif à ce qu’il peut me dire. Par exemple, le morceau Al Pacino, je n’allais pas le finir. Je séchais dessus, ça me prenait la tête. Booba m’a donné la motivation pour terminer le morceau. Il sentait un truc, pour lui c’était très important d’aller au bout. Résultat, Al Pacino est l’un des titres pour lequel j’ai eu le plus de retours positifs. Booba a le truc pour sentir quel son va, ou pas, rentrer dans la tête des gens. Il m’a fait prendre conscience que rappeur, même plus largement musicien, est un métier où tu ne vas jamais cesser d’apprendre.
Chaque personne m’apporte de nouveaux éléments, de nouvelles connaissances. Quand je taffe avec Damso, Benash ou Shay, à chaque fois c’est différent, à chaque fois je comprends un truc. Les méthodes de travail de chacun sont toutes enrichissantes.

Dans Téléphone tu dis :
« Maman, ils ont peur de moi pourtant j’fais que de la musique
Fils d’immigrés je ne dors pas, je donne les coups et je ne parle pas
Maman s’il-te-plait ne pleure pas, les négros légendaires ne meurent pas. »
Ta mère flippait que tu nous fasses une Tupac & Notorious ?

(rires) Tu sais, rappeur est un travail qui peut être éphémère. Tout pourrait s’arrêter demain pour moi. C’est plus un truc qui dit que j’ai confiance en moi, et que mes proches devraient eux aussi se rassurer. Ma mère, en maman ou mama, revient souvent dans l’album, c’est la clé des moments « pieds sur terre ».

Siboy et la couleur orange c’est quoi l’histoire ?

Y’en a pas. (rires) C’est une couleur que l’on m’a conseillée et j’ai décidé de l’assumer totalement. Mais ce n’est pas celle que je kiffe le plus. Moi c’est noir et rouge ! Des couleurs rock et rap, quoi !

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Le noir et le rouge, sont bruts. Le rock et le rap, sont bruts. Pourtant tu as un cœur sensible, il me semble que tu aimes beaucoup Alain Souchon…

Quand la musique est bonne, la musique est bonne ! Alain Souchon est super doux. Ouais, c’est loin de mon univers, de celui que j’expose, mais ce type, la douceur, il maitrise cela à fond. Souchon me parle, je trouve sa musique excellente. Ça serait ouf de faire un truc ensemble, bon il faudrait que je me canalise beaucoup par contre. (rires)

Tu écoutes quoi en ce moment ?

Fabregas, un chanteur de Kinshasa qui fait justement de la rumba congolaise. Son titre Ya Mado je le fais tourner à fond. Pour les autres trucs que j’écoute en ce moment, c’est nul mais je ne connais pas leurs noms…

Tu nous parles un peu des tes influences pour l’imagerie de Siboy ?

Je suis grave influencé par le cinéma, films et séries. Surtout le cinéma américain. Et énormément de clips, j’en bouffe un tas. Ce que j’aime chez les américains c’est qu’ils se lâchent, ils ne restent pas bloqués dans un monde « que du quartier ». J’ai l’impression qu’ils osent plus sortir des clichés que nous en France. Ils brisent les codes, et ça je kiffe. Ça explique aussi mon attachement à la trap music. Ma vision de la trap me rappelle les vieux rockeurs qui n’en avaient rien à foutre dans les années 1970. Les mecs testaient de nouvelles choses sans se prendre la tête avec des conneries. Ils fonçaient comme je fonce.

Je ne veux pas être un rappeur des problèmes de quartier. Des types font ça très bien mais moi ce n’est pas mon délire, et je sais d’avance que je serai mauvais. Moi je veux juste tester de nouveaux trucs, et j’espère que ça se ressent dans mon album.

Tester de nouveaux trucs… Tu parlais de vieux rockeurs, ça serait imaginable de te voir dans ce milieu ?

Carrément, ça serait un méga kif ! Si un jour une prod rock me parle, je n’aurais aucun mal à bosser et poser dessus. Pareil, si on vient me chercher pour un featuring rock, je ferais ça avec plaisir. Je ne suis pas fermé et ne veux surtout pas l’être. Je suis un mec éclectique, je survole un peu de tout et quand je trouve un morceau que je kiffe, je l’écoute en boucle. Après, pour être honnête, j’écoute de tout, ouais, mais je suis quand même plus porté sur le rap américain et la rumba congolaise. J’adore Papa Wemba, ce mec c’est la folie pour moi.

Nous n’avons pas parlé de tes live, comment bosses-tu cet aspect de ta carrière ?

Justement, je bosse. C’est énormément de travail les live. Je les prépare soigneusement pour que tout roule. Le Siboy des clips est hyper énergique, les gens s’attendent à voir ça sur scène. Sauf que lors d’un tournage, la journée est découpée avec plusieurs pauses. C’est très simple d’avoir de l’énergie pour cinq minutes de prise avant de retourner s’asseoir dix minutes et de recommencer. Sur scène, tu ne vas pas te reposer entre deux chansons, tu ne vas pas faire un concert de cinq minutes, tu dois donner sans relâche pendant plus d’une heure. Alors je prépare mon cardio à fond et j’analyse mon rythme pour ne pas m’essouffler. Comme un sportif.

Remerciements : Capitol Records

Alexandre Fisselier


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