Andreas Trobollowitsch, conceptualiste des sons


Rencontré au festival Maintenant, l’artiste autrichien, et compositeur pour le cinéma, le théâtre ou encore des pièces de danse, Andreas Trobollowitsch est un véritable explorateur de la matière sonore. Son travail, principalement basé sur les rotations et les vibrations s’intègre idéalement dans la continuité de l’esprit Arte Povera. En ce sens, Andreas Trobollowitsch transforme des objets quotidiens et insignifiants, comme des ventilateurs, en œuvres tant physiques que musicales. Héritage de l’Arte Povera, cet art nomade, que l’artiste rejoint également dans ses inspirations cosmopolites, tant pour les objets que pour les spécificités des lieux où il se produit, les travaux d’Andreas Trobollowitsch sont captivants, au-delà de la simple musique. L’artiste propose des créations à la frontière de l’art conceptuel et de la sculpture, elles intriguent autant qu’elles semblent naturelles.

Quel est ton processus de création ? Cherches-tu en premier le support afin d’aboutir à une idée, ou alors seul le concept dicte les futurs matériaux ?

L’idée vient presque toujours avec l’expérimentation. Par exemple, depuis sept ans je me hasarde à faire de la musique avec des ventilateurs modifiés. Et ces tests aboutissent parfois à des échecs mais, heureusement, également à des trouvailles qui me permettent de créer des sons, des mélodies, ou encore de mettre en place des performances. Mes expériences sur des ventilateurs ont donné lieu à plusieurs projets : minigit, en 2011, où quatre guitares sont frottées par l’action des ventilateurs ; ventorgano, en 2015, qui se pense comme un synthétiseur électroacoustique basé sur cinq corps résonnants, des cordes de guitare et bien sur des ventilateurs ; la série des extrait associe la guitare et le ventilateur au placement du corps du performeur. Parfois, je préfère aussi axer ma recherche sur le « comment rendre une performance intéressante ? » Ainsi, je me penche plus sur le dispositif à mettre en place pour créer une interaction, du moins une curiosité chez le spectateur.

Ton travail de musicien est basé sur la recherche, mais un instrument, très classique, revient souvent : la guitare. Pourquoi celui-ci plus qu’un autre ?

En général, je travaille avec des choses très accessibles. La guitare est l’un des instruments les plus simple à posséder, mais aussi à trimballer et remplacer. Voyager avec une guitare, ce n’est pas se déplacer avec un piano. Mais on retrouve aussi cette logique dans les objets que j’utilise, comme le cactus, une plante, généralement, très peu onéreuse, robuste et qui se trouve partout dans le monde. Après, je peux aussi m’adapter aux spécificités d’un pays. Ainsi, lorsque j’ai travaillé sur une performance à Buenos-Aires, j’ai pu m’amuser à introduire un citronnier dans la pièce ; là-bas les citrons poussent partout. Je trouve important de travailler avec les choses que nous avons sous la main, sans chercher bêtement à faire compliqué. Avec mes objets simples et accessibles, je ne brouille pas l’essence de la performance.

Quand tu expérimentes, tu le fais de manière très précise dans un studio-labo, ou alors bien plus à l’instinct sans rituel précis ?

Le contraire du labo, je n’ai même pas de studio. J’ai une salle de répétition mais qui ne me sert qu’aux aspects visuels car,  étant sobres et petits, mes instruments n’émettent pas de forts décibels. Sinon, je vais chez mon frère qui possède un atelier de menuiserie et fonderie. Chez lui, au milieu des machines je me sens très bien pour travailler.

Partons sur des créations précises. Peux-tu nous parler du Santa Melodica ?

Santa Melodica est une performance assez simple. J’utilise une gaine pour câbles électriques, un mélodica, un ballon. En accrochant à une extrémité de la gaine le mélodica et le ballon on obtient un instrument à vent, plutôt long, dans lequel il suffit de souffler par l’extrémité libre afin de produire du son. Le ballon, lui, se gonfle du surplus d’air laissé par le mélodica, et ainsi, lorsque le joueur reprend sa respiration, le ballon prend le relais et permet d’avoir un son continu. Pour imager, on pourrait comparer cela à une cornemuse. Enfin, le joueur de Santa Melodica peut s’amuser avec la gaine et la faire monter de haut en bas, produisant un écart pouvant aller jusqu’à trois mètre. Ceci a pour effet d’influencer le son qui pourtant reste sur une seule et même note.

En 2017, au festival TodaysArt, à La Haye, j’ai pu créer le Santa Melodica Orchestra et faire jouer une vingtaine de personnes autour d’indications très précises. Néanmoins, très vite j’ai renoncé à jouer au chef d’orchestre en laissant les joueurs improviser car le Santa Melodica est un instrument qui devient vite douloureux pour les bras et les joues.

Quelle est la genèse de ton projet acoustic turntables ?

Je cherchais à produire des sons qui paraissent générés électroniquement, mais qui en réalité sont produits mécaniquement. Sur l’acoustic turntables  le son vient des frictions entre les matières, elles se touchent, se frottent et produisent ainsi une énergie. Je voulais récupérer le son des ces énergies-ci. Je vois ce projet, un peu comme une étude sur les matériaux, car tu peux faire entrer ce que tu veux dans le processus de l’acoustic turntables, en combinant bois et bois, métal et métal, bois et métal, verre et végétal, etc. Il n’y a pas de limite.

Tes créations se complètent bien les unes aux autres, on voit l’évolution de ta démarche de projet en projet. Vas-tu continuer dans cette dynamique jusqu’à créer une œuvre finale ?

Oui et non. D’ailleurs, j’ai actuellement un projet mouvant, composedconfusion, qui varie en nombre d’éléments et performances composant déjà mon répertoire. Dans composedconfusion, je peux en mettre deux idées, comme vingt, c’est très libre. Les interactions se mêlent alors ensemble, et donnent des images inédites de mon travail. Après, pour ce qui est de la finalité globale, disons que tant que les idées me permettront de créer je n’arrêterai pas. En revanche, je ne suis pas certain de considérer mes expériences actuelles, et passées, comme les brouillons d’un orchestre futur.

Quelle est ton approche de la scénographie ?

En général, c’est la traçabilité de la production du son qui va définir mes scénographies. Par exemple, pour le ventorgano j’aime que le public soit au plus proche de moi, afin qu’il saisisse la mécanique du son, et puisse percevoir les changements fragiles. Puis les lieux de représentation entrent grandement dans la scénographie.

Quelles sont tes influences culturelles ?

Les lieux m’inspirent, j’aime voyager et découvrir de nouvelles villes, de nouveaux climats… Mais également les manières de vivre. Je ne vais pas citer de villes ou de pays particuliers, car c’est partout il y a à prendre et à apprendre. Même ce bar dans lequel nous sommes, qui est brut, je trouve intéressant d’en chercher la fragilité.

Aucun pays particulier, pas même l’Autriche ?

Pour être sincère, je n’ai pas fait une seule représentation à Vienne cette année. Je passe mon temps hors de mon pays. Le résultat est tel que je suis assez déconnecté des scènes artistiques et musicales Autrichiennes. Je vais dévier un peu de ta question, mais continuer sur les pays. Disons que je ne suis pas dupe, et que malgré ma passion pour la découverte de nouveaux lieux, j’ai quand même remarqué les pays les plus réceptifs à mon travail, comme le Japon ou la Corée du Sud, ainsi que la France, les Pays-Bas, l’Allemagne, et les Etats-Unis, surtout à Chicago.

Remerciement : Festival Maintenant

Alexandre Fisselier

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