Scopitone 2017, révolution des arts numériques


À l’occasion de l’édition 2017 de Scopitone, adscite a donné la parole à Cédric Huchet, programmateur Arts numériques et multimédia du festival et du Stereolux, afin qu’il nous éclaire sur les différentes propositions artistiques faites du 20 au 24 septembre.

Quelle est la thématique de cette édition 2017 du festival Scopitone ?

Pendant longtemps Scopitone a évité l’exercice de la thématique imposée, pour ne pas se limiter. Néanmoins, depuis trois-quatre ans, nous essayons de sous-titrer, de donner des lignes de compréhension plus précises. Nous contournons toujours le dénominateur commun, le thème pur, pour finalement donner des clés de lecture aux spectateurs.
Cette année, nous souhaitions mettre en place une réflexion autour d’une ère post-numérique, post-média. Ce sujet nous permet d’ouvrir plusieurs questions, qu’elles soient philosophiques, sociétales, scientifiques ou artistiques.

À Scopitone, nous sommes des acteurs proactifs du numérique, par le questionnement post-numérique nous ne voulons pas bêtement critiquer, cela serait mal honnête de notre part, mais nous voulons faire le point. Nous questionner, nous qui participons et travaillons avec et pour le numérique, sur son avenir. Faut-il continuer à foncer tête baissée ?
Les artistes permettent de prendre de la hauteur, de réfléchir autrement. Ils prouvent qu’une chose plus rapide, plus plastique, ou encore plus interactive n’est pas nécessairement meilleure. Ils montrent que le progrès n’est pas forcément là où nous l’attendons. Pour eux, le numérique est, bien sûr, utilisable, mais peut également être contourné, être hacké, pour changer, se muer en quelque chose de différent.

Plus qu’un questionnement par l’art, Scopitone offre aussi au public, à certains spectateurs peut-être moins avertis, une vision non clinique du numérique. Cette année, la monographie sur l’artiste canadien Samuel Saint-Aubin, ou encore le travail de SoKANNO et yang02 montrent une certaine poésie. Scopitone peut-il aussi être léger ?

Totalement, Scopitone est avant tout un événement artistique, les propositions faites par les artistes peuvent ainsi être rugueuses, conceptuelles, jolies, froides, mais également organiques et poétiques. Le festival évolue sans cesse pour s’ouvrir à tous, et non être cantonné à un groupe d’initiés. Nous luttons contre les préjugés, nous refusons que certaines personnes aient peur de découvrir les œuvres présentées sous prétexte que « l’art numérique n’est pas fait pour eux. » Ainsi, en exposant des choses plus poétiques nous multiplions les grilles de lecture.
Nous ne devons pas oublier qu’aujourd’hui les technologies sont partout, et par défaut n’impressionnent plus comme avant. Ainsi, les œuvres sont de plus en plus complexes et techniques. Ou à l’inverse, la complexité peut laisser place à une certaine intention et à un langage artistique qui mettent le numérique très en retrait de l’œuvre.

Scopitone demande une certaine attention des spectateurs, ils doivent prendre leur temps pour découvrir et saisir les différentes propositions. Néanmoins, un spectateur ne désirant pas faire appel à sa réflexion, mais préférant profiter du festival d’une manière sensorielle pourra très bien user de ses sens et intuitions pour apprécier le festival différemment.

Scopitone propose des œuvres sensorielles et immersives, comme avec MINNK du duo Wilfried Della Rosa et Before Tigers, présentée au Château des Ducs de Bretagne. Est-ce un défi scénographique de plonger le spectateur dans un univers centré autour d’une œuvre ?

Par nos scénographies, nous souhaitons établir un rapport singulier entre le spectateur et l’œuvre. Nous cherchons constamment à créer des expériences, physiques, sensitives, sensorielles, ou encore intellectuelles. C’est important pour nous de montrer qu’il n’est pas nécessaire d’avoir un casque de réalité virtuelle, ou des écrans tout autour de soit, pour être pleinement capté et entouré par une œuvre. L’immersion c’est aussi comment on se laisse aller, comment on apprivoise, ou comment on est apprivoisé par l’œuvre. C’est ce que l’imaginaire de chacun permet. Peut-être, ai-je naïvement l’habitude de dire que la plus belle des interactions n’est pas technologique mais physique ou intellectuelle ?

Pour l’édition 2017, nous proposons plusieurs installations qui nécessitent l’imaginaire, certaines évoquent la notion de lumière, d’autres s’amusent des lois naturelles et physiques sur des éléments organiques en retrait. Nous avons cette volonté, à travers un panorama international, représenté par une vingtaine de nationalités, d’ouvrir les regards, d’ouvrir l’imaginaire, d’ouvrir la curiosité… Et pourquoi pas, d’ouvrir la réflexion.

Vous parlez d’une vingtaine de nationalités, j’ai remarqué comme une affinité particulière avec le Japon. Pourquoi ?

Nous avons des liens très forts avec les pays de l’Europe du Nord, également les Nord-Américains, avec le Québec, notamment Montréal. Mais oui, historiquement, Scopitone, et la ville de Nantes, entretiennent de vifs liens avec le Japon. Aujourd’hui, ils sont plus largement étendus à la Corée du Sud et à Taïwan. D’ailleurs cette île sera à l’honneur dès la soirée d’ouverture du festival avec la performance W.A.V.E, de la compagnie taïwanaise Yilab, présentée au Stereolux.

Plus particulièrement, au sujet de nos liens avec le Japon, ce pays est depuis longtemps précurseur dans le domaine du numérique. Cela s’explique par l’économie, la technicité et la culture japonaise. Ainsi, les artistes y sont bien plus concernés par l’art numérique. Par conséquent, nous avons donc d’importantes relations avec eux, et leur pays. C’est d’autant plus intéressant que nos cultures divergent sur de nombreux points. Travailler avec le Japon apporte un regard croisé qui nous replace là où nous sommes, qui nous rappelle, à nous, français dont l’emblème est le coq, que nous ne sommes pas le centre de tout. Un autre nombril du monde existe loin de chez nous, au Japon…

Certains propos d’œuvres ne sont pas évidents au premier regard, ou encore d’autres présentations ont été rattrapées par l’actualité, comme la tornade de Alistair McClymont. Pour répondre aux questions des spectateurs, quelle est la médiation culturelle mise en place lors du festival ?

Déjà en amont, nous essayons de mettre le plus tôt possible sur le site de Scopitone des textes présentant les artistes, les œuvres exposées et leurs divers propos. S’ajoute au site, notre programme papier qui n’a pas qu’une vocation promotionnelle, mais est surtout destiné à être utilisé comme un guide par nos festivaliers. Ensuite, pour chaque œuvre, sur place, le spectateur pourra trouver des cartels, des panneaux explicatifs et des médiateurs.
Plus précisément, nos médiateurs sont des bénévoles qui nous suivent, pour le plus grand nombre, tout au long de l’année. Ils sont sensibilisés aux Arts numériques, connaissent les mots clés et bonnes références pour éclairer le public. Nous tâchons, avec des professeurs et critiques d’arts, de leur faire découvrir l’ensemble des œuvres de l’édition avec de précieux éléments de compréhension.
Cependant, le médiateur n’est absolument pas présent pour dicter un regard ou une appréciation. Comme dit précédemment, Scopitone offre plusieurs grilles de lecture, à chacun de suivre la sienne. Et si un spectateur désire pousser sa réflexion les médiateurs seront là pour lui.

L’œuvre de Alistair McClymont a malheureusement été rattrapée par l’actualité, une actualité bien entendu non présagée, mais surtout brûlante et intéressante pour nous. Lorsque l’on parle d’art numérique nous nous plaçons parfois dans l’imprévisibilité des choses, face à divers aléas. Comme la nature, le numérique peut être surprenant et dévastateur, nous pensons les comprendre, les exploiter, et pourtant une part de mystère demeure. L’homme s’attend à pouvoir tout maîtriser, tout calculer, tout anticiper, pourtant les échecs, les erreurs et les bugs nous sont toujours contemporains, et nous rappellent à l’ordre.

The Limitations of Logic and the Absence of Absolute Certainty (Les limites de la logique et l’absence de certitude absolue, ndlr) de Alistair McClymont nous renvoie à ce que nous sommes, par une sorte de boucle. L’œuvre, pourtant dénuée de numérique, génère une tornade artificielle qui se compose et se décompose sans jamais cesser, et subit le moindre courant d’air, dans une union entre des éléments naturels et artificiels.

Le festival Scopitone arrive à la suite du Voyage à Nantes et se déroule sur cinq jours. Pourquoi une durée si courte pour présenter tant d’œuvres dans plusieurs lieux de la ville ?

La problématique est d’ordre économique, certes, mais Scopitone se place aussi comme un temps fort de la rentrée, un événement où il faut être. En augmentant la durée du festival, nous perdrions cet aspect instantané. Cette problématique économique déclenche de belles choses en interne. Nous travaillons en collaboration avec d’autres manifestations et acteurs artistiques pour mutualiser les coûts. Nous offrons également la possibilité à certains artistes venant de loin, de stocker leurs matériels ou leurs œuvres afin qu’ils puissent exposer ailleurs en France ou en Europe plus aisément. Cela contribue aux liens que nous tissons en permanence.
Étendre Scopitone sur deux semaines, au regard de la demande du public, serait formidable, mais malheureusement des incidences budgétaires nous limitent à une durée plus courte.

Question piège : si un spectateur ne peut passer qu’une unique journée à Nantes, que doit-il voir de Scopitone ?

Au lieu de citer quelques œuvres, je vais citer une journée. Le dimanche, jour de fin du festival, représente un joli panorama de la manifestation. Nous proposerons Rêverie Electronique, de Jesse Lucas, une sorte de ballade électronique en musique et en image qui s’adresse même aux très jeunes enfants, qu’ils aient quelques semaines ou deux ans. Également, la performance de Joashino, où les artistes Cico Beck et Nico Sierig feront de l’electronica très ouvert artistiquement. Et évidement, le dimanche toutes les expositions sont encore ouvertes. Ainsi, il faut se rendre à la Cale 2 Créateurs pour découvrir l’œuvre de Alistair McClymont, et également profiter de l’installation radicale Licht, mehr Licht de Guillaume Marmin. Un couloir plongé dans l’obscurité que transpercent une centaine de rayons lumineux, qui dessinent alors une architecture virtuelle et mouvante très géométrique.

Aussi, il ne faut pas rater l’étape japonaise de SoKANNO et yang02. Deux artistes passionnés de robotique très impliqués dans le design et les sciences informatiques. Ils présentent à Scopitone leur œuvre Semi-senseless Drawing Modules. Une fresque très graphique, dessinée in situ par des robots qui réinterprètent, à l’aide de crayons de couleur, des facteurs environnementaux – comme le flux du public, la température et l’humidité de la pièce, le volume de l’espace, le niveau sonore, etc. Cette œuvre est à la fois très poétique et très critique vis-à-vis de nos rapports avec la robotique. Le propos est autant intéressant que le rendu est graphique.

Scopitone expose Stories of Mechanical Music de Myriam Bleau, au Musée d’arts de Nantes, lieu qui a rouvert cet été après de longues années de travaux. Cette nouvelle attraction culturelle nantaise change-t-elle quelque chose pour le festival ?

La réouverture est déjà très importante pour les nantais, nous l’attendions depuis six ans, après de pénibles travaux plus longs que prévu. Le Musée d’arts de Nantes possède une très belle collection, ancienne comme contemporaine, mais met assez peu le pied dans les Arts numériques. Dans la précipitation de la réouverture nous avons pu trouver le temps de discuter de différents projets et avons sélectionné Myriam Bleau pour son spectre très large. Elle n’évolue pas strictement dans l’art numérique, mais s’est épanouie dans l’art contemporain et l’art sonore.

Dans le cadre du festival, Myriam Bleau fera trois propositions. Deux installations au Musée, qui constituent une seule et même pièce, et une performance en nocturne le jeudi soir. Pour la performance, l’artiste travaille sur des verres à vin, sur lesquels elle exerce des forces et pressions dont l’issue fatale laisse le spectateur en syncope… Jusqu’à ce que les verres se brisent les uns après les autres.

 

Alexandre Fisselier

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Comments

  1. […] Avec son projet Shlømo, le producteur Shaun Baron-Carvais érige une techno contemplative grandement parée de notes electronica souples, voire soyeuses, qui explose redoutablement en live. La musique de Shlømo dépeint des paysages vastes comme étroits, embrumés comme radieux, un complexe tableau qui transporte. La rédaction de adscite est allée à la rencontre de l’artiste lors du festival Scopitone. […]

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